châteaux de résine (cabaret)

Bonsoir, mon beau fleuve,

  Ce soir je te parle en face. Je suis debout devant toi. J’ai passé ces deux dernières années à te contempler. C’est parce que tu me tiens prisonnière, tu me prends pour un trésor. C’est d’ici que je contemple ta rive, c’est d’ici que je contemple mon peuple. Ici on est quelques uns. Ici, on est Innu. Parce que chez nous, tout le monde est Innu. Alors ça change rien.

  Je m’assoies sur le bord quand tu es calme et beau, et je regarde l’autre côté. On dirait un monde parallèle, on dirait une terre immortelle. Elle ne bougera jamais.

  Redonne-moi ce que j’étais. Ramène-moi d’où je viens. Ramène la rive jusqu’ici tiens ! Quand je t’observe le soir, je ne vois rien, juste un rideau noir géant devant moi. Comme un théâtre, pis j’tourne le dos au reste du monde. Rien que pour toi. C’est tant mieux, parce que le jour, je suis désemparée devant ton immensité. Je ne vois même pas les lumières de la réserve, parce que c’est trop petit là-bas. Tu veux juste pas que j’y retourne, je le sais bien ! Quand je suis à la réserve par contre, je vois la lueur des villes. Tu fais exprès.

  T’es comme une terre, mais liquide. Une terre bouillie, pour moi t’es la mer rouge. C’est vrai, parce que mon sang a coulé longtemps du haut de tes montagnes, sur toute son territoire de chasse, et il s’est rendu jusqu’à toi. Je te regarde. Avec tes vagues, tes hanches qui avancent et reculent constamment. Avec toutes les forces, ou même toutes les douceurs du monde, de l’existence, de l’univers, du cosmos tiens. T’es teint de mon sang, toi aussi t’es un peau-rouge, j’suis sûre.

  Je me demande si toi aussi, t’as perdu ta langue.

  Si t’as compris l’histoire.

  J’aimerais des fois que tu me prennes toute entière, juste pour que j’arrête d’avoir mal.

 

Les mains en l’air, les mains tendues, les mains tenues, les mains nues.

C’est parce qu’on a besoin de parler, on oublie parfois d’en hurler.

Les tambours s’écrivent, les plumes s’alourdissent, on ne craint plus.

Notre sort est entre nos mains, nos élégies, nos territoires élucidés.

 

  Ça tu l’as déjà entendu, je le sais. Tu tremblais de froid, ce jour-là. Pas moi. Je bouillais à l’intérieur. D’un droit de parole, d’un droit de partage, d’un droit de vivre. Un droit d’être libre.

  T’aurais dû voir ça, c’étaient des blancs qui dansaient le makusham. C’est une danse des Innus, c’est une danse d’un autre temps. C’est une danse pour qu’on se rassemble, pis qu’on oublie jamais qui on est.

  Un moment donné, ce ne sera pas des Indiens qui vont danser de leur bord du fleuve, ce sera pas des Québécois qui vont danser d’un autre. Tu vas voir, les plaques tectoniques des mondes toucheront terre l’une à l’autre.

  Pis quand tu trembles, tu me donnes envie d’exister.

  Je me sens comme une épave. Avant je vivais sur deux rives, maintenant je suis échouée sur la tienne. J’y retourne plus. Un grand naufrage. Une sauvage qui vient de la mer. Mais ici, c’est pas moi l’indigène. Les habitants du Saint-Laurent étaient déjà là avant moi.

  Je me sens comme une épave parce qu’avant je vivais dans un peuple, maintenant je suis échouée dans un autre. Oui, un grand naufrage.

  J’voudrais en dire des choses, j’voudrais être capable de parler. De parler bien. J’voudrais qu’on m’écoute, mais qu’on fasse pas juste m’écouter. J’voudrais qu’on comprenne. Qu’on comprenne notre histoire. Le Blocus 138, tout le monde l’a déjà oublié. Je la revois encore, la femme en pleurs, devant les autres femmes debout devant la barricade. J’l’entends encore.

  J’veux qu’on m’entende !

NUASH ESHPESH NEPIAN MAUAT NEKISSISHUEN

  Je dirai non jusqu’à ma mort.

KIE ANUTSHISH KASHIKAT ESHEKAPUIAT TSHA

MAUAT NISSISHUENAN

  Pis si on se tient debout aujourd’hui, c’est parce qu’on dit non.

  Aide-moi.

Vois, je parle ta langue pour que tu me comprennes

Redonne-moi mon histoire, que je te l’enseigne !

  J’en voudrais, des légendes à raconter, des pays, des visions. Mais tu vois, je ne suis pas grand-chose. Je ne suis même pas une réserve. Je ne suis même pas une Innue. Je vis en ville. Je n’en ai pas de la culture, je ne la connais pas. Je marche pis je ne sais pas où j’m’en vais, donc je m’en retourne. Attendre après les miracles, attendre après le monde pour qu’il change. Attendre après des signes de ces esprits qui me suivent, mais qui ne disent jamais rien. Attendre qu’on se réveille. Attendre. Y’a rien à portée de la main. Qu’un peu de lumière dans ma chambre le matin, qu’un peu d’orage et de bourrasques qui rentrent par la fenêtre. Un sommeil de douze heures. T’as pas compris l’histoire, je ne suis rien sans un fleuve. Je ne suis rien sans un peuple. Je n’en ai plus d’histoire. Je voudrais que, quand on me regarde, on regarde un peuple. Le mien.

Je serai encore là demain

Nous serons encore là demain

Nous ferons encore la paix demain

  Fais-toi z’en, fais-toi z’en de l’espoir ! C’est ton sang qui va te sauver ! C’est le fleuve qui coule dans ton sang ! C’est lui qui unit les mondes, danse encore pour mieux les unir ! T’es à la bonne place, juste assez pour créer l’équilibre, d’aller chercher ce qu’on a perdu, d’aller retrouver les légendes, les reconstruire ! D’aller refaire les pistes qui se sont effacées devant tes frères ! Faire entendre la voix de tes ancêtres, faire entendre la rage des rivières, faire entendre la pluie qui bat dans ton âme et dans le cœur des forêts du Nitassinan, parce que y’en a encore de la vie, la nature est pas encore détruite ! Tout n’est pas perdu ! Faut juste y croire.

  Oui, il fait noir devant.

  Mais depuis ta naissance, tu sais qu’il y a l’aurore l’autre côté de la nuit.

  Fais juste te retourner.

.

Librement inspiré d’un extrait de Châteaux de sable, de Cécile Gagnon.

Cabaret La Déferlante. Rimouski, 19 mai 2012.

Une réflexion sur “châteaux de résine (cabaret)

  1. Je t’écoute et je te comprends. Tu parles bien. Tes paroles touchent le coeur de tous ceux qui, comme toi, se sentent connectés à leur peuple et à son territoire. Moi je souhaite seulement que le territoire des uns puisse exister dans le respect de celui des autres, pour qu’on puisse l’aimer et le protéger ensemble. Je souffre comme toi des assauts incessants du « développement économique » et je suis content que tu aies mis ton talent à les combattre d’une si belle et honorable façon.

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