Lorsque les loups s’éprennent (Nouvelle)

  Le vent du fleuve dans les cheveux. Dans la jupe longue que personne ne porte. Je me rappelle toutes ces femmes de jadis qui ne portaient que cela. Le tissu fleuri, le foulard sur la tête, le regard profond. Je marche droit sur la rue, je fais semblant d’aller au dispensaire. Je continue tout droit, vers l’asphalte du côté de l’église. Le passage devant dans la clôture refaite pour le 150ième. Puis l’escalier qui descend la pente. Là, c’est toi-même qui fraie ton chemin dans l’herbe haute pour atteindre le sable. Je suis devant la couleur terne du fleuve et sa lignée bleue dessus la rive qui me fait face.
J’entends les voitures qui passent derrière, sur la rue Laletaut. Elles ne dépassent jamais 30 km/h. Des enfants roulent sur leurs petites bicyclettes avec leurs petites voix stridentes. Enthousiasmantes. Les chiens jappent. Puis silence.
J’ai cru percevoir dans l’air les battements d’un tambour, hier soir.
La dernière fois, c’était il y a un an. Tu étais avec moi sur la galerie où j’habitais à l’époque. Je revois les lanternes célestes qui pointillaient le ciel du soir, qui s’envolaient du rassemblement devant l’église, toi à mes côtés. J’ai dansé à Maniwaki. À Wemontaci, j’en entendais tous les jours, des chants de pow-wow.
C’est Karianne qui avait tant rêvé de la lumière.

Août et Septembre se sont entrelacés ce soir dans le rosé du soleil. L’automne se fait déjà sentir ici. Tu es à Whitehorse. Tu m’as écrit. Tu voudrais me téléphoner. J’ai vu sur ta page facebook le nom d’une autre jeune femme. Elle est belle.
Je veux crier. Courir. Hurler à la lune pleine.
Un an que nos corps n’ont pu se réunir à nouveau. Un an que je n’ai échangé des gémissements avec les tiens, que je n’ai ressenti la sensation d’être aimée. Un bref baiser le dernier jour de décembre ne m’a jamais suffit. Puis, plus jamais rien de toi que des visions, des rêves, des fabulations. Accompagnés de quelques délires, seule dans mon lit à sangloter quand il n’y a personne à la maison. Me purifier. Me guérir.
J’ai tenté de noyer ton souvenir dans le vin. J’ai accueilli beaucoup d’autres hommes dans mes bras. Des amis, des inconnus. Je les ai tous aimés, les uns après les autres, même juste pour quelques mots dans la nuit. Je ne sais pas où je prends tout cet amour. Je les ai bercés, je les ai mordus à la mâchoire, je les ai tenus contre mes seins, accueillis sur mon dos. Je les ai consolés. Je me suis fait croire un jour que je t’avais quitté. Il semble que personne ne connaît ma douleur. On aime si peu aujourd’hui. Trop longtemps ou jamais assez. On dit que je suis libre. On me dit bohème, de ceux et celles qui n’ont ni maître ni dieu. Ces gens vacants. Ces femmes libérées. Ces Carmen.
Dès que je t’aime, mon cœur se remet à hurler de rage.

Je voulais aller à la plage avec le chien de papa.
Le chien n’est sorti que pour aller faire ses besoins.
Je traverse le village à vélo. Je vais chercher Sabryna. Nous faisons le tour de la réserve à pieds, à rire. Je lui raconte comme je suis amoureuse de ces rues sablonneuses, avec ses chiens errants, si câlins. Ils sont jeunes, à cette époque de l’année. On le voit à leur maigreur, mais surtout à leurs longues pattes et leur pelage d’adolescent. Je suis amoureuse du temps qui passe lentement. La vie pareille. Tranquille. Les enfants, les voitures, les vélos. Les ados en gang. Les soirées interminables, les arrosées jusqu’au matin, les rires inépuisables. Les amitiés sincères. Les pluies froides, les orages restants d’ouragan, les levers blancs et les couchers de soleil orangé magnifiques. Irréprochables. L’odeur unique des bois. Pessamit.
Tu es à Whitehorse.
Un jour d’hiver Laurence m’a écrit :

J’ai le corps en fonte glacière
quand tu repars vers le Nord.

Tu as appelé. Un court silence. Ta voix. Mon rire. Le tien.
Des battements de tambour qu’on ne percevrait qu’une seule fois.
Mais c’est mon cœur, je pense.

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(2 septembre 2012, librement mais étroitement inspiré de l’extrait d’une nouvelle de Stéphanie Pelletier, tiré de son recueil Quand les guêpes se taisent (Leméac).)

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