Lettre I (Parfumées à la Sauge)

Huitième jour du Nouveau Monde, Rimouski.

Ton pays, il est le mien. Je ne sais pas si tu as déjà compris quelque chose à notre histoire. Tu as fait disparaître les aurores boréales. Je t’ai donné le ciel. Les aigles ont été remplacés par des avions. Je voyage en avion, la nuit dans mes songes. Les aigles, ils se cachent.

La lune, tu y as marché dessus. Je n’y aurai jamais cru un jour que ce soit possible. La lune, elle me fascine. Par peur de les défaire, je ne touche pas aux mirages. Mon grand-père, les premiers jours à sa résidence d’aînés, a pris un taxi en cachette pour s’en retourner à la réserve. On l’y a ramené, bien entendu, il ne pouvait plus s’occuper de lui-même. Parfois, comme les lumières polaires au plafond, ses angoisses m’atteignent, me figent. Même au-delà de si nombreuses années.

Tes yeux ne me disent pas que tu comprends. Tu me laisses la sensation que tes oreilles sont bouchées aux vérités identitaires. Mes ficelles ancestrales se défilent un peu plus chaque jour. Je sais bien, je comprends que tu ne sois préoccupé que par les tiennes. Cependant, j’ai tellement besoin de toi. J’ai tellement besoin de ton aide. Demain peut-être le lac derrière le chalet sera aussi malade que ma génération qui se découvre des cancers, si jeunes. Demain peut-être je marcherai dans la neige emmitouflée dans mes foulards et mes jupes, et tenterai de me concentrer sur mes pieds dans les flocons au sol pour oublier que je n’arrête plus de penser.

Mon beau pays pas encore pays… je t’ai rêvé simplement pour que ma tribu soit plus belle, moins enfermée… Sous les lampadaires du soir, sous la tempête du temps présent, j’envoie des souffles de prières vers les voûtes blanches, essayer de brasser encore du possible dans l’air, comme si je pouvais tout faire, créer moi-même des bourrasques de vent pour libérer ma colère et ma douleur… Je ne priais plus depuis quelques années. Aujourd’hui, tous les jours, constamment, il me semble que c’est devenu nécessaire. Je prie pour Theresa, la grande, la solide montagne du Nord, dressée fièrement devant le Parlement. Je prie pour que ceux qui manquent à l’appel que nous lançons puissent boire une eau pure, celle de nos cœurs affamés. Le jeûne permet d’élever l’âme et de détacher l’esprit du matériel. L’esprit de la Chef d’Attawapiskat doit être rendu à un point tel… Chaque jour mes yeux sont accrochés à mon écran d’ordinateur, mes oreilles pendues aux ondes radio des voitures, des cafés.

Tandis que dehors la neige continue de tomber, s’effriter sur les routes, les ports aux pétroliers… Je l’avoue j’ai espéré une véritable catastrophe planétaire il y a huit jours pour que le carnage cesse… Tu as peur du mot génocide. Je sais que tu n’as encore rien vu.

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