Atik Mon Amour (140103)

 »Atikw » en innu-aïmun désigne le cervidé le plus répandu en Amérique du Nord, le caribou, celui qui habite les forêts boréales de notre Québec – Nitassinan – depuis si longtemps que l’on confondra l’éternité avec le temps. On m’a dit l’autre soir qu’il faisait partie des animaux les plus anciens du monde.
Atikw est celui que l’on vénère le plus dans la mythologie animale et cosmogonique innu. Autant que le cerf pour les anciennes nations celtiques, le renne pour le peuple lapon de Scandinavie et bien d’autres nations encore.

Le Caribou, animal innu, aujourd'hui en grave danger d'extinction

Le Caribou forestier, aujourd’hui en grave danger d’extinction (Image: Atikuss, NK, 2013)

Les Innus ont une relation privilégiée avec cet animal, relation qui a mûri et été nourrie tout au courant des derniers millénaires entre mes ancêtres et l’esprit des caribous. Lequel de mes grands-pères a eu la chance de le courir, de le trouver, de le remercier de son offrande et de s’en gorger? Nous avions peut-être vécu trop près du fleuve dans les trois dernières générations pour réussir à l’atteindre, cet animal-roi des forêts et des toundras. De toute façon, je les sens battre dans mon sang, le tambour et l’animal.

Pour prouver cet héritage à tous mes amis, ma famille et ma génération, pour honorer mes grands-pères et mes grands-mères retournés dans les territoires ancestraux de mon peuple, en ce début d’année je me dois transmettre la vérité : Atikw vit en nous. Je le vois, il peine Atikw, à survivre les terres, les toundras nord-américaines, les territoires subarctiques. En 1984, il n’avait pas reconnu son sol et ce qui l’entoure d’ordinaire; il s’est noyé dans la rivière par 10 000 têtes. Les industries le minent, comment peut-il se trouver et discerner le Maître des Caribous (Papakissik qu’il s’appelle, le grand esprit animal) dans l’effervescence de l’homme, ce dernier à la recherche même de son âme en ses propres créations?

Et comment vit-il en nous? Ne vous est-il pas déjà arrivé, jeunes Innus, à l’heure où vous coupiez sa chair en langues, de ressentir une énergie puissante qui dépasse votre esprit? N’aviez-vous pas ressenti l’acceptation de l’animal dans la balle jusqu’au couteau qui lacère ses muscles et même l’offrande d’amour? Ne vous est-il pas arrivé, mes sœurs, mes frères, à l’heure où vous aviez croqué sa chair tendre, de ressentir toute sa fougue, son agilité, sa vigueur tant sa vulnérabilité tout au creux de vos veines? J’ai vu, j’ai tellement vu, au moment dernier où je l’ai mangé, sa chair, entre les gratte-ciels et les ruelles métropolitaines les territoires parcourus par ses sabots. Au moment où j’ai avalé un seul morceau de sa chair, j’ai couru moi-même, je suis devenue Atikw lui-même, et je m’élançais entre les branches, entres les arbres, même entre les vents – lui seul sait ce que je fuyais ce jour-là. Il y a avait les couleurs, les aurores, les étoiles dans le ciel bleu, les esprits partout sur la terre. Je m’essoufflais, et pourtant j’étais forte – j’ai le cœur et les veines qui battent juste à revivre ce moment pour vous le retranscrire – et je respirais un air pur, oxygéné, parfait pour mes poumons et mon âme. Lui seul connaît le secret de sa vitalité, de son éternité, de son pardon aux hommes qui ne le vénèrent plus.

Si vous le saviez déjà, si vous le connaissiez déjà du fond de votre cœur, peut-être que je suis toute neuve initiée, et que dans le fond je l’apprends tard (mais heureusement! heureusement maintenant que jamais!), mais laissez-moi prouver à ceux qui ne sont pas Innus, Naskapis, Cris, Inuit, Anishnabeg, Attikamekw à quel point la puissance du Maître est vivace, des terres arctiques jusqu’au plus profond des villes les plus sales. Et comment autrement ceux qui ne sont pas Innus, Naskapis, Cris, Inuit, Anishnabeg, Attikamekw peuvent comprendre tout le sens sacré de cet animal si personne ne leur en fait part? Ou ne leur ouvre du moins qu’un centième de son secret?
Et le mot sacré ne désigne ni ce qui est religieux ni ce qui est profane, en mon sens. J’utilise le mot sacré dans l’absolu qu’il faut recommencer à rechercher le respect des choses, ici animées, le respect amoureux de ce qui nous dépasse et de ce qui nous octroie notre propre humanité. Que Atikw vive, car l’Innu se verra perdu. Que l’Innu défende Atikw, non comme sa propriété, mais comme son maître. Atikw a mené Innu à la survivance. Innu n’est rien sans Atikw.

Je ne suis rien sans sa chair, et sa peau, et ses bois, et sa fourrure, et sa vigueur, et sa puissance.
Aho!

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