Poème d’archipel

On dira que le bateau était immense
Il y a dix mille ans nous étions les mêmes
l’eau s’immisce par bribes et à brides abattues
vers le coeur de nos exils    de nos Îles

Elle se faufile entre les racines et les pierres
pareille aux couleuvres d’eau douce
il y a longtemps que je voguais auprès des rives
un nom de ciel et de bleu larmoiement et de pluie
je voguais sans peur sur un grand navire
une petite barque faite de peaux d’écorce et d’écriture
je voguais sur le fleuve fidèle à moi-même
et fidèle aux abreuvoirs des rivières du nord impalpable
l’hiver est tout-puissant

Il est une terre qui sait recevoir
elle sait boire au sang que l’on verse sur les lieux sacrés de nos aïeux
les papillons drapent eux-mêmes les corps de nos pères
de leurs longues ailes au fini soyeux, aux couleurs indéfinissables
nous sommes pays car nous savons enterrer nos morts

Innu, je recouvre de mes cheveux longs et noirs
la mémoire allongée sur les lits de tourbe et de sable
les herbes folles formeront nos oreillers où l’on exulte
la vérité se trouve cachée au creux des mains de tout vivant
au fond de toute crevasse de tout vivant
le vrai est une année-lumière où l’on espère toute certitude
et tout le doute qu’il est possible d’exister en masse
en grands galons de couleurs diverses sur les murs lamentations

la vérité repose en toutes choses rencontrées en voyage
l’universel est le cri de tous les dignes et les indignes
nous sommes le même mélange
notre sang est un grand tableau aux multiples couches solennelles

je recouvre de mes longues jupes noires et rouges
la tête de mes anciens, grands-pères et grands-mères
je jetterai demain les croix qui transpercent leurs tombes
et j’espèrerai un nouveau soleil et une nouvelle lune
les mêmes que les légendes rapportent de nos dix mille ans

j’ai souhaité retourner là d’où nous venions
il est impossible par contre par le chemin qui nous a été
dérobé à nos vues et à nos visions (la boue ou la lave ou le ciel)
par les neiges et par les épaves forestières de nos crues de printemps
les barrages n’auront plus raison d’être ou devenir
sauf réflexions
nos esprits n’auront plus le besoin de se prouver des miroirs…

alors, dans un court silence, je quémanderai la trève
celle de mes batailles et de ces enjambées populaires
déjà le soleil-eau et la lune-tambour
tournoient au-dessus de mon corps territoire terre lande berceau
je me cherche  je me trouve  à trois, dans le même instant
Montréal   –    Nitassinan   –   Ayiti Bohio Kiskeya
je dois atteindre la plage bleue qui m’appelle
je dois atteindre la clairière qui m’attend
arriver à la ville. perdre la ville. m’arracher la ville.

que j’aime le peuple que j’aime l’avenir mes enfants
pour oser courir encore même quand mon coeur s’essouffle
à l’intérieur des tentes, je perçois mes mains en sabots de bois
mes narines n’exortent que les grandes fumées respiratoires
je me sens en mes muscles la légende des vitalités de naguère
m’élance alors entre les troncs et les branches d’épinettes noires
souffle et déchire les vieilles épopées glacières
longe alors à quatre pattes les vieux territoires au dos courbé par le temps
mes bois n’ont d’allure que celle des vents et de soleil aveuglant
en un instant je mords donc dans la chair de cet animal
que quelques secondes avant je m’y reconnaisse vive
comme jadis mes parents ils ne se souviennent
qu’ils me soutiennent même au-delà du temps et de l’espace
mon corps construit sur les érosions et les hémisphères

j’aperçois s’envoler des millions de ballons et de lanternes
sur fond de ciel bleu de mon pays aux bras ouverts

c’est ainsi que je perçois mon existence et mon voyage
vogue d’archipels en archipels
j’espère en rêve les innombrables rivages de la terre
pose mes lèvres sur la grève de mon village

c’est ainsi que je perçois mon pays sans vautours
je me confectionne des colliers en nacre et racines
mon pays me retrouve en toute paume pliée pour la pluie
mon pays est dans les palmiers et les forêts d’autres bois
je reconnais mon canot ailleurs sur les océans et les mers
je t’attends. je m’attends.

je suis un collier créole
aux fabuleuses couleurs de mers, de déserts et d’hiver
je suis sculptée dans le roc de tous les continents
les eaux de ma naissance se nomment   empires de corail
mes bijoux sont faits des pierres de tous les noms
mon visage reconnaît son visage dans tous les visages
quel est le but du voyage si ce n’est la figure
de ceux que nous ne connaissons pas encore
disait le pauvre au visage fatigué à cette gare

tranquille comme la révolution
mon collier d’archipels
peint entre les seins des aurores du nord impalpable
ma peau est blanche comme l’écume enlaçant mon île
ma peau est noire par le sourire de mon volcan et mon soleil
ma peau est rouge broyées les racines amérique insulaires

ainsi je suis fille de treize lunes et de tous les détroits
avec au bras mon fils à la peau pâle (cheveux noirs pétrole, yeux amandes)
je danse seins nus le rara sur toutes les montagnes solitaires
toutes les nuits fièrement chaudes   ces nuits glaciales
les archipels de Mingan ne pourront plus rien se dire

redis-moi Glissant redis-moi encore Glissant
mon maître   combien le monde est grand
combien le tout-monde est grand
combien le nouveau-monde est mille fois à refaire

j’ose m’adresser à ma propre naissance
j’ose m’adresser à ma propre mort
il n’y a aucun début   il n’y a aucune fin
il n’y a qu’un poème circulaire

je suis venue boire à l’espérance du monde.

– – – – – – – – – – – – – – – – – – – –

Post-Scriptum:

Remerciements à Natacha Odonnat, instigatrice du projet d’une série d’événements autour du grand Édouard Glissant, à Montréal, Qc., et qui m’a invité chaleureusement (avec un vent de Martinique) à y participer en créant un texte inspiré de notre penseur archipélique.

Tshi mishta nashkumitin Natacha. Ni minuenten.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s