«I am Inuit!»

SEDNA

Sublimer tes pleurs. Sublimer tes cris. T’écrire.
Pas dans le sens à toi. T’écrire. Te sublimer en écrivant toi.

Transcender. Transcender ton corps drogué. Gelé. Engourdi. Avec une force surhumaine.
La puissance du désespoir logé entre tes intestins et ton utérus.

Droguée par un inconnu.
Te dire qui je suis quand tu n’entends pas. Te dire que je suis là, toi, portée par les deux ambulanciers qui t’ont trouvée au Mont Royal, entre les foules regroupées autour de tambours dominicaux. Te dire que je te parle. Tu hurles. Tu sanglotes. Tu souffres, je sais. Tu ouvres tes jambes. Tu ne sais plus marcher. Tes jambes molles. Égratignées. Tes pieds sales.

Tu ne sais pas où est ta tête. Tu ne sais pas où sont tes cartes, dis-tu. Tu ne sais pas où est ton téléphone, dis-tu. Tu hurles. Tu ne sais pas marcher. Tu hurles encore: «I AM INUIT». Ton désespoir. Mes larmes veulent m’arracher les paupières. Je fais semblant que je suis forte, pour montrer aux policiers qui arrivent que je suis là. Debout. Vivante. Forte.

Tu parles. Tu tombes. Ils te couchent contre terre. Tu es violente. Ton désespoir. Ma douleur. Je sais où est ta tête, même si elle est gelée par la drogue qu’un criss de chien t’a donné. Toi.

Le policier pose un genou sur ton dos, ton ventre contre le sol. Où es-tu? Je dis: «Je suis Innu! Je peux l’aider!» Je me sentais stupide. Mais ma présence a ralenti leur ardeur, j’en suis sûre. Et celle des Mapuche.
Mais tu n’entends pas quand je te parle. Tu me frappes. Tu me dis quelque chose d’incompréhensible. Mais moi je sais. Je sais profondément ce que tu cries. Ce que tu sanglotes. Impossible à évacuer. Cela prendrait mille religions pour arriver à te l’exorciser. Je le sais. Parce que c’est dans mon corps, la douleur.

Je tente d’apaiser ta douleur en posant mes mains que j’ai frictionné ensemble sur ta tempe gauche. Mes larmes coulent. J’ai envie de mourir. Tu cries: «C’EST TROP LOIN!… (Tes pleurs)…. C’EST TROP LOIN!!!…»

Je sais que c’est trop loin, chez toi. «Chez-nous». Sur nos territoires ancestraux. Ce qu’il en reste de beau. C’est trop loin, chez nous… Je voyais passer dans ma tête les prix exorbitants des vols vers le Nunavik. Les terres. Les itinéraires.

Tu montes ta jupe pour le policier qui te retient pour t’empêcher de te blesser. De blesser des passants, tellement tu es agressive. Tellement, je sais, que tu ne comprends rien. Ton esprit est emprisonné. Empoisonné.

On t’emmène. Ils ne veulent pas nous parler. On dit qu’ils voient ça souvent.
Qu’ils voient souvent quoi? Quoi? Des jeunes Inuits droguées par des inconnus avec du GHB?! Clairement.

Maudite drogue. Tabarnak.

Ma soeur, où es-tu? On  t’a laissé partir en ambulance. Deux filles, Québécoises. Je pleure. Je souffre. Tu m’as fait mal. Les deux filles en veulent à mon amie que je n’avais pas vu filmer son cellulaire. Je réplique, sous le choc de toi: «Je suis Innu, et elle [toi], elle est Inuit!» Comme du vent. Nous sommes toutes choquées, Elles expliquent que tu as reçu une bière d’un inconnu. Qu’elles t’ont suivie depuis les 45 dernières minutes. Qu’elles ont appelé l’ambulance. Que les gens autour n’ont rien fait. Bien sûr. Que tu courais partout. Tombais partout. Que tu ouvrais tes jambes à n’importe qui. Qu’elles t’ont veillées. Je dis que tu étais passée tout près de nous, mes amis et moi, avec les ambulanciers. Que nous nous sommes levés, Pablo et moi, qu’il fallait veiller à ce que l’on ne te fasse aucun mal.

On s’est quitté. On s’est calmé. La meilleur chose à faire pour moi était de te laisser entre les mains de nos ancêtres, que j’ai interpellé en silence. Alors je me suis sentie tranquille. Que s’il fallait, je le saurai en esprit. Mon intuition me disait du bon, alors j’ai essuyé mes larmes. Je me suis laissée du temps, assise sur notre nappe. Puis nous avons repris le cours de nos conversations. Qui portaient déjà sur la brutalité policière vécue par mes amis Chiliens.

Je revois tes longs cheveux noirs. Ondulés comme la mer. Ma Sedna. Ma Baie d’Ungava. Ma toundra.
Comme Sedna, comme l’hiver, tu pouvais bien être en colère. On a essayé de t’emprisonner pour abuser ensuite de ton joli corps d’Inuit. Nos allures magnifiques effraient les hommes et les inconnus. Ils ont besoin d’avoir l’impression de les dominer, nos allures magnifiques de terres sans arbres, de terres intérieures peuplées de troupeaux riches.

Où es-tu? Je revois tout. Tes blessures, tes égratignures. Ton sous-vêtement en dentelle orange pâle. Innocent.
Ta robe fleurie. Décente. Ton visage rougie. Ton regard d’ouragan. Ton désespoir au creux de ton ventre, empoisonné par une drogue qui a le pouvoir de te forcer chimiquement à vouloir t’ouvrir à n’importe quel homme susceptible de te trouver à son goût.

Juste parce que tu es belle, avec tes longs cheveux noirs. Juste parce que tu es respectable.
Juste parce que tu es Inuit.

Alors je serai ta sœur désormais, par l’esprit. Celle qui sublime tes pleurs et tes cris. Celle qui cherche un moyen de transcender ton désespoir, et celui de nos frères et sœurs qui la partagent. Moi je meurs.

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